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Perché au sommet de Lausanne, le quartier de Pra Roman est le lauréat du Prix Binding pour la biodiversité 2023. Ses espaces verts, créés avec soin et passion par les habitants, accueillent un écosystème digne des campagnes. Reportage entre arbres et potagers.
Sandrine Spycher
Plusieurs habitants forment le «groupe jardin» qui s’occupe du potager collectif. De g. à dr.: Charlotte, Charles, Anna et Bastian.
Julie de Tribolet«Ecoutez ce son! On se croirait en pleine campagne.» Et pourtant, c’est dans le quartier de Pra Roman, sur la commune de Lausanne, que les grillons et sauterelles bondissent aux pieds de Charles Munk, souvent actif dans le jardin potager avec son épouse Anna, au même titre qu’une soixantaine d’autres ménages parmi les 265 résidents des 88 logements que compte le quartier. «Sur une surface de 22 000 m2, environ 2000 m2 sont dévolus aux potagers», estime Bastian Ehrbar, coordinateur d’immeubles. Créés entièrement en deux week-ends par la plupart des habitants, ces jardins attirent insectes et papillons, un écosystème nouveau qui était auparavant absent du terrain.
C’est ce qui a séduit le jury du Prix Binding pour la biodiversité 2023, remis le 30 août à l’association Sur le Pra et à la Codha (Coopérative de l’habitat associatif), propriétaire du quartier. D’une valeur de 100 000 francs – partagés entre ces deux entités –, le prix récompense un projet de biodiversité dans l’espace urbain. «On est partis du principe qu’on n’habite pas seulement un logement, mais aussi un quartier, donc on a accordé une grande attention aux aménagements extérieurs», indique Guillaume Käser, vice-président de la Codha. Pont12 Architectes, le bureau mandaté par la coopérative, a misé sur des constructions rapprochées afin de créer plus d’espace. Cyril Michod, architecte ayant travaillé sur le projet, ajoute: «Le concept de base était de reproduire l’idée de la ferme vaudoise avec une réflexion générale sur la durabilité. On a essayé d’aller le plus loin possible avec le bois en minimisant les parties en béton.» Et s’il subsiste un chemin d’accès bitumé à travers le quartier, c’est une volonté du service des pompiers de la ville de Lausanne: le sol du terrain étant marécageux, une surface minérale est nécessaire pour permettre le passage d’un camion en cas d’urgence. «On trouvait que c’était trop minéral, alors on a installé de gros bacs à plantes. C’étaient les premières plantations du Pra!» souligne Bastian Ehrbar, lui-même habitant du quartier depuis avril 2020.
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La route piétonne traverse le quartier, formant un espace de rencontre sécurisé et à proximité directe des appartements.
Julie de TriboletLa route piétonne traverse le quartier, formant un espace de rencontre sécurisé et à proximité directe des appartements.
Julie de TriboletEt les résidents n’en sont pas restés là. Dans les jardins, qu’ils soient individuels ou collectifs, plantes, fleurs et légumes poussent chaque saison, attirant leur lot de mustélidés, insectes ou encore limaces. Si les abeilles sont bienvenues, les gastéropodes tendent à ravager les salades. «Même s’il existe de l’anti-limace bio, on cherche à faire sans. Mais parfois, on est découragés», déplore Anna Munk, qui rappelle que l’engagement de renoncer aux pesticides figure dans la charte des jardins, acceptée en assemblée générale. «Alors on se documente, on teste divers moyens pour voir ce qui marche.» Dans ce genre de situation, un dialogue s’instaure entre les habitants. «Le vivre-ensemble est une grande chance. C’est aussi un apprentissage permanent», argumente Charles Munk. Les hérissons et les belettes trouvent quant à eux un espace sécurisé dans les gîtes construits en marge des potagers. «C’est un amas de cailloux et de bois avec des interstices où ils peuvent se faufiler. Ils font aussi partie des habitants du Pra», plaisante Bastian Ehrbar.
Un sillon étanche longeant le nord et l’est du quartier permet de récupérer l’eau de pluie. «Comme on est sur un sol marécageux, les autorités communales nous ont demandé que l’eau de pluie ne s’infiltre pas dans le terrain naturel. Pour cela, nous avons mis en place le système de noues et les bassins de rétention.» La construction de la noue s’est effectuée en plusieurs étapes: après excavation, une natte géotextile est placée au fond de la tranchée et recouverte d’une vingtaine de centimètres de gravats. En plus de ses fonctions de récupération d’eau, l’installation «produit son espace botanique propre». Des roseaux ont par exemple poussé spontanément dans cette zone humide. «On voit aussi des tritons, des crapauds et des salamandres. Au début de l’été, on a une invasion de bébés crapauds en pleine migration.» Cette multiplication de batraciens s’étend même à l’intérieur du quartier, certains «entrent dans les appartements du rez-de-chaussée», remarque Anna Munk.
La végétation pousse vers le soleil à travers les fenêtres des appartements du premier étage.
Julie de TriboletLa végétation pousse vers le soleil à travers les fenêtres des appartements du premier étage.
Julie de Tribolet
Les défis de ce type sont source de créativité et d’idées pour les habitants. Ainsi, pour aider les crapauds, un couloir biologique est aménagé depuis deux ans. Bastian Ehrbar se félicite de cet «espace de migration plus sûr, qui s’étend à travers le champ du paysan voisin et jusqu’à la forêt de l’autre côté». A terme, ce corridor constitué d’arbres locaux permettra aux petits animaux de franchir le quartier et la route sans rencontrer d’humains, afin de relier le Parc naturel du Jorat aux forêts plus au sud. L’implantation prend du temps, mais les habitants espèrent que les 50 000 francs du Prix Binding aideront à accélérer le processus. D’autant plus que planter des arbres équivaut à créer des espaces d’ombre supplémentaires, particulièrement nécessaires en période de canicule.
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Situé à quelque 850 mètres d’altitude, le quartier souffre moins des températures élevées que le centre-ville de Lausanne, où le problème est palpable. «Tout ce qu’on bétonne se révèle être une source de chaleur, analyse l’architecte Cyril Michod. C’est sûr que la végétation peut et va jouer un grand rôle, ce n’est pas la technologie qui va nous permettre de résoudre ce problème.» Selon lui, ce travail doit être accompli dès la conception d’un bâtiment ou d’un quartier, avec une collaboration entre architectes et paysagistes, comme cela a été le cas pour le projet de Pra Roman.
Deux concours sont à l’origine du quartier. Le premier, lancé par la ville de Lausanne en automne 2012, a permis d’attribuer un droit de superficie à la Codha. En d’autres termes, la Codha obtient le droit de construire sur ce terrain communal. A son tour, la coopérative organise un concours d’architecture, dont le projet «Woodstock» de Pont12 Architectes sort vainqueur. A partir de là, des ateliers sont élaborés et un dialogue s’installe entre les architectes, les professionnels de la Codha et les futurs habitants. «L’idée est de créer des moments d’échange et de convivialité, explique Guillaume Käser, vice-président de la Codha. Les groupes d’habitants ont été constitués depuis le début, donc les gens ont vécu toutes les étapes: le permis de construire, le chantier, etc. C’est une aventure collective.» Pour le bureau d’architectes, le défi est la prise en charge d’un écoquartier dans son ensemble. Cyril Michod souligne: «C’était la première fois que nous avions 100% des prestations: la conception du projet, les études de faisabilité, la réalisation et la direction des travaux.»
Installés dans leur appartement au rez-de-chaussée depuis 2020, Gilles, Angèle et leurs enfants Célestine et Marcel apprécient la vie en communauté du quartier.
Julie de TriboletInstallés dans leur appartement au rez-de-chaussée depuis 2020, Gilles, Angèle et leurs enfants Célestine et Marcel apprécient la vie en communauté du quartier.
Julie de TriboletLes premiers habitants ont emménagé en février 2020, comme Gilles Eggen et Angèle Emery avec leur fille Célestine, aujourd’hui âgée de 6 ans et demi. «Auparavant, nous habitions dans le quartier des Bergières, en pleine ville, c’était très bruyant, raconte Angèle, 37 ans, devenue depuis maman d’un petit Marcel, 2 ans et demi. J’ai découvert le quartier en même temps que la Codha. L’idée de s’investir pour son lieu de vie me parlait.» Le loyer était également alléchant: un peu moins de 2300 francs pour un appartement de 4,5 pièces, charges et parking compris. L’un des avantages principaux est, selon Angèle, l’emplacement proche de la forêt et de la nature qui favorise une «douceur de vivre». Malgré le fameux «vent du Pra», bise qui se fait fraîche dès l’arrivée de l’automne, c’est le «cadre idéal» pour une vie de famille.
La route piétonne traverse le quartier, formant un espace de rencontre sécurisé et à proximité directe des appartements.
Julie de TriboletMaud et sa fille Léonie profitent du soleil de l’après-midi sur le palier de leur porte, face à la verdure et à la place centrale du quartier.
Julie de TriboletL’épicerie Aromavrac propose des produits bios et locaux. Les habitants peuvent apporter leurs propres récipients et les remplir d’épices, de céréales ou de biscuits. Le service postal se trouve également dans la boutique.
Julie de TriboletA l’entrée du quartier, un panneau indicateur pour éviter aux visiteurs de se perdre.
Julie de TriboletLa végétation pousse vers le soleil à travers les fenêtres des appartements du premier étage.
Julie de TriboletLe foin est stocké sur une structure en bois pour le faire sécher et protéger la couche intérieure des intempéries.
Julie de TriboletUne fleur d’artichaut s’épanouit dans le potager.
Julie de TriboletDes abris ont été construits pour les mustélidés.
Julie de TriboletInstallés dans leur appartement au rez-de-chaussée depuis 2020, Gilles, Angèle et leurs enfants Célestine et Marcel apprécient la vie en communauté du quartier.
Julie de TriboletLe choc des mondes: la frontière entre le quartier de Pra Roman et la PPE voisine, marquée par un système de noues et, bientôt, le couloir biologique.
Julie de TriboletPlusieurs habitants forment le «groupe jardin» qui s’occupe du potager collectif. De g. à dr.: Charlotte, Charles, Anna et Bastian.
Julie de Tribolet