- Vous avez disputé votre première course de Coupe du monde en 2007, voilà tantôt quinze ans. Presque une éternité. Quelle est votre recette de jeunesse éternelle?
- Lara Gut-Behrami: Ce n’est pas une éternelle jeunesse. Je suis née et j’ai grandi avec le ski, j’ai toujours travaillé dur et je me suis développée. Tous ces hauts et bas que les jeunes traversent dans leur vie privée, je les ai vécus dans le sport de compétition sous les yeux du public. J’ai eu plus de peine à gérer ça que je ne l’ai jamais avoué. C’est sûr que j’éprouve un peu de lassitude. Tout n’a pas toujours été simple et rigolo. Par ailleurs, je n’ai jamais savouré le plaisir du ski autant que maintenant.
- Donc vous n’avez encore jamais songé à la retraite?
- Non, pas sérieusement.
- Vous avez pratiquement gagné tout ce qu’il y a à gagner. Comment vous y prenez-vous pour vous remotiver sans cesse?
- Il ne m’importe pas prioritairement de faire des résultats, je skie parce que j’aime ça. Et j’y vois toujours un potentiel d’évolution. J’éprouve une joie immense quand je réussis encore mieux un virage ou que j’optimise ma technique. Aujourd’hui, le ski est pour moi un privilège. Et il n’est plus le seul élément central.
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- Ce qui veut dire?
- Je souhaite aussi évoluer sur le plan humain, personnel. Un jour ou l’autre arrivera le moment où je dirai: «J’aime le ski, mais je ne peux plus y investir l’énergie nécessaire, ça suffit, je suis prête à entrer dans une nouvelle vie.»
- Vous pensez que le moment de la retraite sportive est une décision intuitive?
- J’espère surtout pouvoir déterminer ce moment toute seule. Pour toute sportive, le plus beau est de se retirer de son propre gré, pas parce qu’elle y a été contrainte par des soucis physiques ou psychiques.
- On a pu lire que, hors saison de compétition, vous aviez eu à vous battre avec des problèmes de santé. Comment vous portez-vous?
- Bien, merci. Tout a commencé par une grippe en novembre 2021 dont je n’ai pas réussi à éliminer les séquelles pendant des semaines. Puis il y a eu le covid. J’ai eu des soucis de santé tout l’hiver. En avril encore, j’ai eu l’impression que je récupérais moins vite. J’ai fait des tests sanguins, puis consulté des pneumologues, qui ont diagnostiqué une infection pulmonaire. Ma capacité d’absorption de l’oxygène avait diminué de 20%. Les examens du sang ont montré que j’avais souffert d’un virus analogue à celui de la mononucléose infectieuse.
- Vous avez grandi sous les yeux du public. N’est-ce pas difficile quand tout un chacun y va de ses commentaires?
- Bien sûr. Je le remarque clairement a posteriori. J’étais déjà exposée au public à 17 ans, alors que je n’étais pas du tout prête à affronter un tel rôle. Je souhaitais me protéger mais je ne savais pas trop comment m’y prendre. Chacun réagit différemment quand il se sent mal à l’aise. Pour moi, c’était un mélange de renfermement, de lassitude et d’obstination. C’était un moyen de me protéger qui m’a sans doute chahutée encore plus. J’ai compris aujourd’hui que je n’avais pas toujours fait tout juste, mais, à l’époque, j’ai fait ce que j’ai pu.
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- Que feriez-vous différemment aujourd’hui?
- Je me protégerais autrement. Je me suis souvent sentie incomprise et j’ai eu l’impression que c’était la faute des autres, que personne ne voulait me comprendre. Je ne me suis pas rendu compte que je tenais moi-même la situation dans mes mains et que j’aurais pu décider de façon plus cohérente. Et là je ne parle pas forcément que du sport mais de ma personne.
- Où se situe la différence?
- En tant que sportive, j’ai vite appris à prendre des décisions en remettant en cause beaucoup de choses et à m’y tenir. En tant que personne, en revanche, j’ai moins progressé jusqu’à ma pause pour blessure en 2017. Ce n’est qu’avec pas mal de retard que je me suis rendu compte que j’aurais dû agir exactement de la même manière pour ma personne. En tant que femme, en tant que personne, j’avais peu confiance en moi. Je me suis laissée guider par l’idée que les autres savaient mieux que moi, si bien que je ne me suis pas suffisamment observée et écoutée moi-même. Un jour je parlais parce qu’on me disait que je devais parler, le lendemain je me taisais parce que je me sentais incomprise. Ce qui a accru le cafouillage.
- Quel a été le rôle de votre mari, Valon Behrami, dans votre évolution?
- Dans le sport, il est difficile de parler à cœur ouvert, parce que, au bout du compte, il y a toujours ce sentiment qui domine: celui ou celle qui avoue ou montre des faiblesses s’affaiblit encore plus puisque tout le monde connaît alors ses faiblesses. A la maison, nous avons pu parler ouvertement de tout avec Valon. Et maintenant je comprends beaucoup mieux ce qui m’est arrivé, pourquoi parfois les choses ne marchaient pas très bien et pourquoi je vivais les choses comme ci ou comme ça. Grâce à Valon, j’ai pu évoluer en tant que personne. Il m’a donné un sentiment de sécurité tout nouveau. J’ai appris que c’est lorsqu’on montre des faiblesses qu’on se sent le plus fort.
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- Quelle est sur ce point l’importance des camarades de l’équipe?
- Je suis heureuse de voir qu’elles passent elles aussi par un processus de mûrissement, que les gens changent. Lorsqu’on se rend compte que pour beaucoup de gens ça se passe comme pour vous, que les autres ont aussi parfois des décisions épineuses à prendre et des responsabilités à assumer, cela fait du bien. Ce qui peut parfois être compliqué entre femmes, c’est la jalousie réciproque. Je ne parle pas ici de l’équipe. Mais dans ma carrière, y compris hors des pistes, j’ai souvent constaté que des femmes voulaient m’esquinter. Pas les hommes. Et l’on parle de solidarité féminine?!? J’ai fait la connaissance de mon mari à 26 ans. J’aurais été ravie que quelqu’un puisse m’aider avant déjà.
- Ça n’a pas été possible avec votre père?
- Si, mais c’est tout autre chose. Cela dépendait plutôt de moi. En tant qu’être humain, il faut être prête à se remettre en question.
- Y a-t-il de la place dans le monde du ski pour de vraies amitiés?
- Cela dépend des gens. Mais prétendre que le monde du ski est une grande famille semble quand même plutôt hypocrite. Ta famille est là pour toi quand tu ne vas pas bien. Dans la «famille du ski», c’est autre chose.
- C’est-à-dire?
- Quand tu es blessée, quelques camarades et des entraîneurs viennent te dire: «On est désolé(e)s.» Mais il ne faut pas croire que toute la famille du ski se soucie de toi. On t’oublie vite. Tu es peut-être encore championne olympique ou championne du monde, mais, bientôt, tout le monde s’en fiche. C’est pourquoi je reste circonspecte à propos du mot «famille».
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- Mais des amitiés existent?
- Nous sommes en déplacement toute l’année. C’est pourquoi on s’arrange avec des gens avec qui, en dehors du ski, on n’a pas grand-chose en commun. J’ai eu une vraie amie dans le ski, avec qui je pouvais parler de tout, Anna Veith, l’Autrichienne. Je suis heureuse d’avoir eu Anna quand elle skiait encore et je suis heureuse de toujours l’avoir comme amie.
- Est-ce qu’on se réjouit quand une camarade de l’équipe l’emporte?
- Il y a toujours du respect. Et oui, on peut effectivement se réjouir. Mais ce qui me gêne, c’est l’hypocrisie, y compris sur les réseaux sociaux. Pour plein de gens, il est important de féliciter tout de suite tout le monde. Mais en fait ils ne le font que pour polir leur image, afin que tout le monde pense qu’ils sont de bonnes et gentilles personnes qui pensent en premier lieu aux autres et les félicitent inconditionnellement. Lorsqu’on se réjouit bel et bien pour une camarade d’équipe, il n’y a pas besoin d’en faire un spectacle public.
- Mais…?
- Les amies qui se réjouissent effectivement l’une pour l’autre t’embrassent dans le couloir qui mène au local des skis ou n’importe où, à l’insu de quiconque. Je l’ai vécu ainsi avec des gens auxquels je n’aurais jamais pensé. Des gens qui m’ont raconté qu’ils s’étaient levés au milieu de la nuit pour assister à ma victoire aux JO de Pékin, sans le poster immédiatement sur Facebook ou Instagram. Cela m’a extrêmement touchée, c’était authentique et pas uniquement pour le spectacle.