Bonjour,
Retraité depuis 2012, resté populaire dans tout l’univers du ski mondial, Didier Cuche goûte au boom du ski helvétique. A la veille des Mondiaux de Cortina, il compare avec son temps, où l’atmosphère était bien plus négative.
Marc David
Il est 20 heures un soir de semaine et Didier Cuche est chez lui, dans sa ferme rénovée, non loin de sa région natale des Bugnenets (NE). «On a le temps. Les enfants sont au lit, il faut qu’ils dorment», lâche celui qui, sans grandiloquence, demeure le plus grand skieur romand du XXIe siècle, en popularité aussi. En janvier, pour une fois, il n’est pas allé à Kitzbühel, où il a gagné cinq fois. «Là-bas, les événements auxquels je devais participer ont été annulés.» Mais il observe le monde du ski avec attention, d’un œil de Cuche.
- Vous avez pris votre retraite en 2012. La reconversion est-elle facile?
- Didier Cuche: Je l’image ainsi: quand tu arrêtes le ski, tu sors d’un TGV et tu dois entrer dans un train régional bondé. Tu dois trouver ta place, chaque jour. Tu réalises que tu étais dans un endroit privilégié, où tout était vécu à fond. Aujourd’hui, je trouve que certains sportifs s’énervent pour des futilités, comme je l’ai parfois fait. La vie dans l’élite est si courte, il faut profiter.
- Quel regard avez-vous sur cette équipe de Suisse qui gagne?
- C’est beau. Si ce n’est pas l’un qui s’illustre, c’est l’autre. Ils ont cette dynamique de groupe qui a manqué au début des années 2000. Quoique je n’aie jamais eu l’impression de passer à côté de mes saisons, sinon l’année où je me suis blessé, en 2005.
- On disait que la population avait moins d’enthousiasme pour le ski...
- Pour moi, les gens ont toujours été enthousiasmés. Ce qui a été frustrant, c’est la perception des médias et d’une grande partie du public. On parle toujours d’une «équipe de Suisse», mais le ski demeure individuel. Je me souviens de la saison 2001-2002. Cette année-là, je suis à la lutte pour le général du géant et du super-G; je termine troisième du général avec huit podiums et trois victoires, une de mes plus belles saisons. Or on n’a pas arrêté de parler d’une Suisse misérable. C’était pénible.
- Et aujourd’hui?
- Avec de si bons résultats, cet esprit négatif a disparu. Chacun profite de cette émulation générale. Je le vois dans les interviews, les déclarations.
- Comment expliquez-vous ce boom du ski suisse?
- Un très bon travail de fond à tous les échelons ainsi que dans les associations régionales. Un tel système se travaille sur une dizaine d’années pour qu’il porte ses fruits.
- Quelle différence avec votre époque?
- Il nous a sûrement manqué la longévité au niveau du staff. La confiance n’est pas seulement importante pour l’athlète, elle l’est aussi pour les coachs.
- Pourquoi tous ces changements?
- Pas facile de mettre la main sur les bons entraîneurs. J’ai eu la chance de travailler avec un certain Patrice Morisod. Swiss-Ski est parfois allé chercher des Autrichiens; on croit que l’herbe est plus verte ailleurs… Ce ne fut malheureusement pas toujours la solution.
- Cela vous a perturbé?
- Un truc me gênait: une certaine concurrence malsaine au sein des différents groupes de Coupe du monde, le combiné, les géantistes. Certains coachs travaillaient plus pour leur groupe que pour l’intérêt de Swiss-Ski et se réjouissaient quand l’autre échouait. Aujourd’hui, la rivalité est toujours là, mais elle me paraît plus saine.
- Quel champion vous épate?
- Le retour de Luca Aerni, fantastique. Celui de Lara Gut-Behrami aussi. Elle est engagée comme jamais, des appuis francs, moins de dérives comme quand elle n’est pas en confiance. Elle a mûri. Et Odermatt! Je le suis d’un œil différent: j’ai skié avec lui dès ses 10 ans, parce qu’il a gagné plusieurs fois la course des jeunes de Silvano Beltrametti. On parlait de ski, d’approche de la compétition. Il était techniquement parfait. Pas très costaud, mais avec quasi rien à corriger, juste un bras qui traînait au passage du piquet. Il me paraît solide avec tout ce qu’on dit de lui; il a entendu la question sur une victoire au général des dizaines de fois...
- Et Michelle Gisin? Et Beat Feuz?
- Michelle, technicienne devenue descendeuse, est sur un nuage, c’est l’effet boule de neige. Feuz, je me souviens de lui sur la table de notre physio, un an après ma retraite. Avec son infection au genou, il skiait sur une jambe, de quoi stopper une carrière. C’est un incroyable revenant.
- Revenir après de graves blessures, vous connaissez...
- Oui, tel un Paris à deux doigts de gagner Bormio. Je pense à Justin Murisier et à Camille Rast, qui ont travaillé pour revenir avec Florian Lorimier, mon préparateur physique: magnifique!
- Combien de médailles la Suisse glanera-t-elle à Cortina?
- Il y a une chance par discipline, voire plus. Après, ce sont des Mondiaux... Les favoris y sont malmenés. Je n’ai pas compté mes quatrièmes ou cinquièmes places pour des centièmes. Aux JO 2010, je sortais de deux succès à Kitzbühel et j’ai terminé sixième. Il faut l’accepter.
- Vos enfants seront-ils des champions?
- L’important, c’est le plaisir de la neige. Dès que quelqu’un nous croise en famille, c’est: «Ah, voilà la prochaine génération!» Ils feront ce qu’ils veulent de leur vie. J’ai vu trop de parents forcer leurs enfants. J’ai la chance de ne pas avoir besoin de pousser les miens pour atteindre ce que je n’ai pas pu avoir.
AUSTRIA ALPINE SKIING WORLD CUP
Beat Feuz
CHRISTIAN BRUNABeat Feuz
CHRISTIAN BRUNA