Bonjour,
Le magistrat genevois a mené dans l’ombre, en indépendant, une campagne acharnée, marquée par son procès, pour sa succession au Conseil d’Etat. Il a finalement échoué à la ligne d’arrivée. Récit.
Albertine Bourget
A Genève, 13 janvier 2021. Le magistrat démissionnaire Pierre Maudet dans le local de la Jonction où il a trouvé refuge après avoir été prié de quitter son bureau en Vieille-Ville par ses collègues du Conseil d'Etat.
© Niels Ackermann / Lundi13Sur le rooftop panoramique où s’est retrouvé, en cette fin de dimanche électoral, le comité de campagne de Pierre Maudet, Hayat fait une moue polie. Son interlocuteur, «actif en politique et dans les RH», lui suggère de ne pas mentionner le nom du politicien dans son CV. La jeune femme de 28 ans est fière, elle, d’avoir travaillé pour le candidat indépendant ces derniers mois. Elle l’a aidé à recevoir, dans sa permanence de soutien aux personnes victimes de «violence administrative» à la suite du covid, quelque 350 personnes, restaurateurs, patrons de salle de sport ou coiffeurs mis à terre par la crise. Et elle est reconnaissante qu’il lui ait tendu la main alors qu’elle ne parvenait pas à décrocher un poste dans l’administration.
>> Lire aussi notre éditorial: L’Arc lémanique est une ville
Mais voilà, quelques heures plus tôt, la sentence est tombée: à 43 ans, l’ex-enfant prodige de la politique genevoise, longtemps figure incontournable du Parti libéral-radical (PLR), a échoué dans son pari d’obtenir de nouveau l’aval du peuple. Cette défaite, sa première dans les urnes depuis qu’il s’était présenté au Conseil national en 2003, il ne l’attendait pas. «Je ne l’envisage pas, parce que c’est ma vie», nous disait-il deux jours plus tôt. Il se voyait reprendre les rênes de son département, l’Economie. Il espérait 47 000 suffrages, il en a obtenu un peu plus de 38 000. S’il est ébranlé ou meurtri par la défaite, l’homme, après avoir affiché un visage fermé devant les médias massés à l’hôtel de ville pour recueillir les réactions de la nouvelle conseillère d’Etat, Fabienne Fischer, n’en laissera rien paraître le reste de la journée. Contrairement à son épouse, qu’il était parti voir après les résultats et qui laisse de nouveau couler ses larmes en le voyant arriver.
Plus tôt, sur la terrasse d’une maison du Grand-Saconnex, il plaisante avec les militants, les fidèles qui ont distribué les flyers, tenu le stand. Chacun a droit à un moment d’attention, sans qu’il lâche de l’œil son portable, où s’accumulent les messages de doléances. «J’ai l’impression que c’est moi qui dois consoler tout le monde», souffle-t-il. Et de se pencher sur Danielle Oppliger, figure incontournable de son stand, qui se lamente sur «ces coquins du PDC» qui lui ont volé la victoire en lançant au second tour la jeune présidente du parti genevois, Delphine Bachmann. A peine a-t-il une exclamation irritée en apprenant la présence à l’hôtel de ville de son futur ex-collègue Antonio Hodgers, venu saluer la victoire de Fabienne Fischer alors que «l’élection n’avait pas été validée».
>> Lire également: «T’es le photographe de Maudet?»
De l’agacement, il en avait surtout exprimé lorsque nous avions tenté de revenir sur l’affaire. Celle qui n’a cessé de grossir depuis les premières révélations, en 2018, sur le voyage à Abu Dhabi, et dont le procès en février a conduit à sa condamnation – il a fait appel. Ce qui comptait, c’était la campagne. Après l’offensive «Valmy» pour le Conseil fédéral en 2017, place à l’opération «Dynamo», du nom de code des Britanniques donné à l’évacuation de Dunkerque en 1940, «tous ces petits bateaux envoyés par Churchill». Une campagne en sous-marin, très peu d’interventions médiatiques, pas de coups d’éclat. Autour de lui, une constellation hétéroclite. L'animatrice de sa campagne? Nadège Perdrizat, une jeune femme dynamique, chaleureuse et totalement novice en politique. C’est en voyant Pierre Maudet évoquer son programme de lutte contre la crise et sa vision de la relève économique sur le plateau de Léman Bleu qu’elle s’est décidée à lui écrire l’année dernière.
Le 12 janvier: la permanence. Le candidat indépendant à la Taverne de la Madeleine au centre-ville de Genève, où il rencontre de nombreux entrepreneurs désespérés par les effets de la crise sanitaire.
Niels Ackermann / Lundi13Le 13 janvier, «confinement politique». A la suite d’un rapport interne pointant du doigt sa gestion des employés du Département du développement économique, Pierre Maudet s’est vu retirer son dicastère fin octobre. Prié de quitter son bureau de la Vieille-Ville par ses collègues du gouvernement, il a déménagé dans un local de la Jonction, où on le voit ici au travail.
Niels Ackermann / Lundi13Le 22 janvier: préparation de la défense. Il a tenté, en vain, de faire modifier la date de son procès. Ses avocats, ici Grégoire Mangeat et Fanny Margairaz dans un bureau de l’étude Mangeat, plaideront l’acquittement, soulignant que le magistrat a été invité «comme des centaines d’autres VIP» au Grand Prix de Formule 1 d’Abu Dhabi.
Niels Ackermann / Lundi13Le 11 février: le travail de terrain. Un jeune entrepreneur vient rencontrer le candidat dans sa permanence d'Onex pour lui parler de son parcours, mais aussi pour lui proposer son aide pour améliorer son contact avec la jeunesse.
Niels Ackermann / Lundi13Le 11 février: la contrition. Les Genevois lui accorderont-ils leur pardon? C’est la question de la campagne. Lors de cette rencontre avec un groupe d’Onex qui prie régulièrement pour les élus, il se verra offrir un livre sur l’humilité.
Niels Ackermann / Lundi13Le 12 février: sans filtre. Etre proche des préoccupations des «vraies gens», répondre à toutes leurs questions, c’est la promesse de Pierre Maudet, qui se filme ici dans son bureau de la Jonction.
Niels Ackermann / Lundi13Le 22 février: le tribunal. Pierre Maudet en compagnie de son avocat Me Grégoire Mangeat (1er plan), le jour du verdict condamnant le magistrat pour le volet du voyage à Abu Dhabi en 2015, mais l'acquittant sur le financement d'un sondage.
Niels Ackermann / Lundi13Le 22 février: le verdict. Reconnu coupable d’«acceptation d’un avantage» pour le voyage à Abu Dhabi en 2015 avec sa famille et son chef de cabinet d’alors, Patrick Baud-Lavigne, Pierre Maudet se voit condamné par le Tribunal de police à 300 jours-amendes avec sursis et au versement d’une créance compensatrice de 50 000 francs à l’Etat. Comme le Ministère public, il fait immédiatement appel du verdict.
Niels Ackermann / Lundi13Le 23 février: le débat. Considéré comme «une bête politique», Pierre Maudet brille souvent lors de débats comme celui organisé par la télévision genevoise Léman bleu.
Niels Ackermann / Lundi13Le 3 mars: sillonner le terrain. Covid oblige, les réunions se font à l’extérieur, comme ici avec des jeunes de Thônex, pas forcément intéressés par la politique mais au courant de «l’affaire». Avec une énergie phénoménale, le candidat a multiplié les rencontres informelles, en petit comité, dans tout le canton.
Niels Ackermann / Lundi13Le 7 mars: le tram. Pierre Maudet sillonne le canton en transports publics.
Niels Ackermann / Lundi13Le 7 mars: la garde rapprochée. Aux côtés du candidat (de g. à dr.), celle qui a animé sa campagne, l’ex-restauratrice Nadège Perdrizat, l’ancien député PLR Jacques Jeannerat et le président du tout nouveau parti l’Elan radical, Roland-Daniel Schneebeli.
Niels Ackermann / Lundi13Le 7 mars: la surprise. Déjouant les pronostics qui le donnaient grand perdant à la suite de sa condamnation, il se place deuxième au premier tour de l’élection complémentaire, avec 23% des suffrages, derrière la candidate des Verts Fabienne Fischer.
Niels Ackermann / Lundi13Le 7 mars: le soutien. Après les résultats du premier tour, Pierre Maudet retrouve son épouse Catherine, avec laquelle il a trois enfants. Quelques jours plus tôt, devant le tribunal, elle a évoqué la droiture de son mari et les «valeurs importantes sur lesquelles il ne transige pas.»
Niels Ackermann / Lundi13Le 19 mars: aléas de campagne. Dans une poubelle, des flyers du candidat. Son slogan: «Libertés et justice sociale». Une référence claire à la devise radicale «Liberté humaine et justice sociale».
Niels Ackermann / Lundi13Le 28 mars: la défaite. Pierre Maudet a reconnu sa défaite et félicité son adversaire écologiste Fabienne Fischer, favorite de cette élection et soutenue par l'ensemble de la gauche, face à une droite éclatée et divisée.
Niels Ackermann / Lundi13Le 28 mars: l'au revoir. Avec 8.2% d'avance sur Pierre Maudet, la candidate verte Fabienne Fischer remporte l'élection. L'ex-PLR laisse entendre qu'il reviendra, après un temps de réflexion...
Niels Ackermann / Lundi13Le courant est passé, et lorsqu’il l’a contactée pour lui proposer de mener campagne, elle a accepté. «Ça a été une formation accélérée. Moi qui ne lis jamais les journaux, je me suis abonnée à tout», rit-elle. De l’expérience, elle garde «beaucoup de respect pour le chef» et l’envie de continuer à s’investir. Ensemble, ils ont passé trois mois à labourer le canton, à activer l’énorme réseau de celui qui est entré au Conseil municipal en 1999. A organiser des «réunions Tupperware» chez le viticulteur Stéphane Gros, que l’on retrouve dimanche en train de servir du vin sur le toit, ou dans l’arrière-salle d’une supérette des Pâquis où, sous nos yeux éberlués, des dizaines de nationalités avaient défilé, Philippines, Ethiopie, Kenya, Pakistan, étrangers ou Suisses qui ressortaient fièrement la photo de leur naturalisation par le magistrat. Certains voulaient juste une photo, lui offrir une douceur, d’autres déverser leurs difficultés à faire tourner leur échoppe ou à payer le loyer.
«L’enjeu, ce sont ces gens qui sont dans la merde et qui veulent des réponses concrètes», martèle-t-il en courant au rendez-vous suivant. De «vraies gens», redécouverts lorsque ses collègues avaient «voulu alléger [son] planning» en lui retirant son dicastère fin octobre et en s’éloignant de son bureau de la Vieille-Ville. Et de balayer les accusations de populisme relayées par de nombreux opposants, notamment au sein de son ancien parti.
Lorsque nous lui avions fait remarquer que son livre «Quarantaine. Chronique d’une crise annoncée», paru aux Editions Cabedita en janvier, laissait transparaître peu de véritable contrition, Pierre Maudet avait levé un sourcil, botté en touche d’un: «Vous trouvez?» C’est ce péché d’orgueil, de refuser de voir combien son image avait été écornée, qui a sans doute valu à cet homme politique hors pair de se tromper sur sa réélection. Pour l’ancien député PLR Jacques Jeannerat, membre du comité électoral et compagnon de route de toujours, qui a «sué à grosses gouttes» en suivant les résultats devant son écran, «Genève reste, même inconsciemment, hyper-calviniste. C’est le mensonge qui a été sanctionné.» A fortiori parce que son poulain incarnait cette image de rigueur protestante? «Oui, c’est sans doute un retour de bâton.» L’intéressé estimait, lui, avoir payé ces trois dernières années, où il en avait «beaucoup bavé». «J’ai l’impression qu’il faut en passer par une scarification», souffle-t-il.
Niels Ackermann / Lundi13
La suite? Sur le plan personnel, il poursuivra la thérapie entamée dans la foulée d’une retraite dans une abbaye de Provence, en 2019. «J’ai accepté d’avoir une béquille.» Sur le plan professionnel, un plan B? Avant le résultat, Pierre Maudet nous disait ne pas en avoir, tout entier investi dans sa campagne. Il poursuivra sans doute la permanence de soutien. Ralliera-t-il, aux côtés de son président, Roland-Daniel Schneebeli, les rangs de l’Elan radical, fondé en décembre dernier et qui espère mettre le point final au dynamitage du Parti libéral-radical dix ans après sa création? Ce dimanche, a-t-il écrit aux abonnés de sa newsletter, «marque une étape dans mon parcours politique. Celle du temps du retrait et de la réflexion.»
Avant, sans aucun doute, de revenir à la charge.